Des rats vêtus avec élégance apportent du poisson et des oiseaux à un grand chat. Derrière eux, une procession avance au son des trompettes dans une atmosphère à la fois joyeuse et étrangement solennelle. Cette scène, connue sous le nom du « Mariage des rats », est l’une des estampes de Dong Ho les plus célèbres.
Au premier regard, l’image ressemble à une fable amusante destinée aux enfants. Pourtant, en l’observant plus attentivement, on y découvre une satire discrète du pouvoir, des offrandes imposées et des compromis auxquels les plus faibles doivent parfois consentir face aux plus puissants.
C’est précisément ce qui rend les estampes de Đông Hồ si fascinantes. Elles n’ont pas été créées pour rester silencieuses dans une galerie. Autrefois, elles entraient dans les maisons vietnamiennes à l’approche du Têt, portant avec elles des vœux de prospérité, d’harmonie familiale et de bonheur. Sur du papier dó, à l’aide de planches de bois gravées et de couleurs naturelles, les habitants racontaient leur propre quotidien avec simplicité, humour et une étonnante finesse d’observation.
Des images qui entraient autrefois dans les maisons vietnamiennes
Dans de nombreux contenus francophones, cet art est présenté sous le nom de « peinture Dong Ho ». Le terme « estampe » est toutefois plus précis. L’image n’est pas entièrement peinte au pinceau. Elle est imprimée à partir de planches de bois préalablement gravées. Chaque couleur peut nécessiter une planche différente, tandis qu’une dernière matrice permet généralement d’ajouter les contours et les principaux détails.
Ce procédé artisanal explique pourquoi deux impressions issues du même modèle ne sont jamais parfaitement identiques. La nuance d’une couleur, la pression exercée sur le papier ou le léger décalage d’une couche peuvent varier d’un exemplaire à l’autre. Ces différences ne sont pas nécessairement des défauts. Elles témoignent au contraire du geste manuel qui se cache derrière chaque œuvre.
L’art de la gravure sur bois de Đông Hồ s’est développé dans un village de la région culturelle du Kinh Bắc, à un peu plus de 30 kilomètres de Hanoï. Pendant longtemps, sa production a suivi le rythme des dernières semaines de l’année lunaire. À l’approche du Têt, les familles achetaient de nouvelles estampes pour décorer leur maison et exprimer les souhaits associés à la nouvelle année.
Les cochons et les poules symbolisaient notamment l’abondance et la fécondité. Les enfants représentés avec un coq ou un canard évoquaient la prospérité, la réussite et la continuité de la famille. Une image accrochée au mur n’était donc pas un simple élément décoratif. Elle pouvait devenir un vœu, une leçon, une histoire familière ou un commentaire sur la société.
Avec l’évolution des habitudes domestiques et l’arrivée des reproductions industrielles, la demande pour les estampes artisanales a progressivement diminué. De nombreuses familles ont abandonné le métier, dont l’apprentissage nécessite du temps sans toujours garantir un revenu stable. Quelques lignées d’artisans continuent néanmoins de préserver les anciennes planches, de restaurer les motifs historiques et de transmettre leurs connaissances à une nouvelle génération.
Cochons, poules et mariage de rats racontent toute une société
Les personnages représentés dans les estampes de Dong Ho appartiennent rarement à un univers lointain. On y rencontre des cochons, des poules, des buffles, des paysans, des enfants, des lutteurs et des participants aux fêtes villageoises.
À travers ces figures familières, l’art populaire vietnamien conserve la mémoire du delta du fleuve Rouge. Il révèle également la manière dont les communautés rurales percevaient le bonheur, la famille, les valeurs morales et les rapports sociaux.
L’abondance représentée par les animaux familiers
Dans l’estampe de la truie et de ses porcelets, les animaux apparaissent avec des formes rondes et généreuses. Les motifs en spirale dessinés sur leur corps sont souvent associés à l’équilibre du yin et du yang, à la fécondité et au renouvellement de la vie.
L’objectif n’est pas de représenter l’animal avec un réalisme absolu. La composition condense plutôt un souhait essentiel dans une société agricole : disposer de suffisamment de nourriture, voir grandir sa famille et vivre dans un foyer stable.
Les poules et leurs poussins portent des significations comparables. Le groupe rassemblé autour de la mère évoque l’attention, la solidarité familiale et l’harmonie. Lorsqu’ils étaient exposés pendant le Nouvel An lunaire, ces animaux devenaient des vœux que l’on pouvait comprendre sans avoir besoin de les formuler par écrit.

Le Mariage des rats n’est pas une scène si innocente
Le « Mariage des rats » illustre parfaitement la manière dont l’humour populaire peut aborder un sujet sérieux. Dans la partie supérieure de l’image, des rats apportent des cadeaux à un chat. Pendant ce temps, un autre groupe participe à la procession nuptiale.
Une interprétation largement répandue voit dans cette scène une satire d’un ordre social injuste. Les plus faibles doivent offrir des présents au détenteur du pouvoir afin de pouvoir poursuivre leurs activités sans être inquiétés.
La force de l’œuvre réside cependant dans la diversité de ses lectures. Un enfant peut y voir une procession amusante. Un adulte peut reconnaître une négociation entre dominants et dominés. Un historien y décèle les traces de la société qui a produit cette image. C’est cette capacité à parler à plusieurs générations qui explique pourquoi le « Mariage des rats » demeure aussi actuel.
La vie du village devient une mémoire collective
Au-delà des symboles de prospérité, les peintures de Dong Ho représentent des jeux, des travaux agricoles, des fêtes et différentes scènes de la vie familiale.
Les combats de lutte rappellent l’atmosphère animée des fêtes villageoises. Les enfants gardant les buffles évoquent l’enfance dans les campagnes. Certaines situations domestiques sont racontées avec légèreté, tandis que d’autres révèlent les tensions et les contradictions de la société.
Les estampes ne cherchent pas à composer un monde parfait. Elles conservent à la fois les joies, les aspirations et les conflits observés par la communauté. Le voyageur ne contemple donc pas uniquement un objet d’artisanat vietnamien. Il apprend à lire un langage visuel capable de raconter toute une société avec quelques personnages et des lignes apparemment simples.
Le bois, le papier et les couleurs naturelles donnent naissance à chaque estampe
Derrière l’apparente simplicité d’une estampe de Đông Hồ se cache un long processus. Il faut préparer le papier, fabriquer les couleurs, graver les matrices puis imprimer les différentes couches. À chaque étape, le savoir-faire de l’artisan influence directement le résultat final.
Du papier dó au papier điệp
Le support est fabriqué à partir de papier dó, un papier artisanal vietnamien apprécié pour sa légèreté, sa souplesse et sa résistance. Pour obtenir la surface caractéristique des estampes de Đông Hồ, les artisans le recouvrent d’un mélange contenant notamment de la poudre de coquilles broyées et un liant naturel.
Le papier ainsi préparé est appelé papier điệp. Sa surface possède un éclat discret et une texture légèrement irrégulière, très différente de la blancheur uniforme d’un papier industriel. Lorsque la lumière change, de fines particules peuvent produire des reflets délicats.
Cette couche ne joue pas seulement un rôle décoratif. Elle influence la manière dont les pigments adhèrent au support et apparaissent sous la lumière. Le papier điệp fait donc pleinement partie de l’œuvre.
Une planche pour chaque couche de couleur
Avant l’impression, le dessin doit être transféré sur des planches de bois puis gravé. Pour une composition comportant plusieurs teintes, l’artisan prépare différentes matrices correspondant aux couches de couleur, ainsi qu’une planche destinée aux contours.
La couleur est déposée sur la matrice. Le papier est ensuite posé sur sa surface, puis frotté avec précaution afin que l’image apparaisse. L’opération est répétée dans un ordre déterminé, en veillant à ce que les différentes couches se superposent correctement.
Un léger décalage ou une zone de couleur moins uniforme ne signifie pas automatiquement que l’œuvre est mal réalisée. Ces variations peuvent révéler le passage de la main et donner à chaque impression un caractère particulier.
Une palette issue de matériaux familiers
Les couleurs naturelles des estampes de Dong Ho proviennent de matières végétales, minérales ou marines. Selon les techniques conservées par chaque famille, le noir peut être obtenu à partir de matières végétales réduites en cendres, le jaune à partir de fleurs et le rouge à partir de pigments minéraux. Le blanc légèrement irisé est associé à la poudre de coquilles utilisée pour préparer le papier.
Ces ingrédients sont travaillés et mélangés afin que les couleurs adhèrent au support tout en conservant des teintes profondes et chaleureuses. Le résultat est généralement plus doux que celui d’un colorant industriel.
Le papier, les planches gravées et les pigments naturels permettent ainsi de distinguer une véritable estampe artisanale d’une reproduction imprimée en série. Pour découvrir un autre savoir-faire reposant sur la patience et la superposition des matières, les voyageurs peuvent également explorer la laque vietnamienne, bien plus qu’un simple souvenir.

Un patrimoine reconnu par l’UNESCO mais toujours fragile
Le 9 décembre 2025, le savoir-faire de la fabrication des estampes populaires sur bois de Đông Hồ a été inscrit par l’UNESCO sur la Liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. La cérémonie officielle de remise du certificat s’est ensuite déroulée à Bắc Ninh le 27 mars 2026.
Cette reconnaissance représente une étape importante. Elle offre une plus grande visibilité à la gravure sur bois au Vietnam et rappelle sa valeur dans l’histoire culturelle du pays.
L’expression « sauvegarde urgente » ne constitue cependant pas un simple titre honorifique. Elle indique que la transmission du savoir-faire est menacée. Le nombre de familles capables de maîtriser l’ensemble du processus artisanal a diminué. Les jeunes doivent choisir entre un apprentissage de plusieurs années et des activités offrant des revenus plus réguliers.
Parallèlement, la multiplication des reproductions mécaniques complique la distinction entre une estampe réalisée selon les méthodes traditionnelles et un produit décoratif fabriqué rapidement.
L’inscription par l’UNESCO ne signifie donc pas que l’avenir de l’artisanat est désormais assuré. Un patrimoine vivant ne survit que lorsque des personnes continuent à le pratiquer, que d’autres souhaitent l’apprendre et que le public comprend la valeur du travail manuel. La sauvegarde doit concerner les gestes, les matériaux, la transmission et les conditions de vie des artisans, et non uniquement la conservation des anciennes planches de bois.

Découvrir Đông Hồ au-delà des boutiques de souvenirs
Une visite du village de Dong Ho prend tout son sens lorsque le voyageur peut comprendre le lien entre l’œuvre et la personne qui la réalise.
Lorsqu’une rencontre a été organisée à l’avance, il est possible d’observer les planches gravées, d’examiner la texture du papier điệp, de suivre l’impression des différentes couleurs et d’écouter les explications sur les motifs. Certains ateliers peuvent également proposer aux visiteurs d’imprimer eux-mêmes une image simple lorsque les conditions le permettent.
Il ne faut toutefois pas imaginer Đông Hồ comme un grand site touristique proposant des démonstrations à heures fixes. Le village reste avant tout un espace de vie et de travail. Toutes les familles ne reçoivent pas des visiteurs quotidiennement, et les artisans peuvent être absents ou occupés par leur production. Il est donc préférable de confirmer la rencontre avant le déplacement.
Une expérience authentique ne se mesure pas au nombre d’activités proposées. Le visiteur doit surtout pouvoir identifier la personne qui pratique le métier, comprendre l’usage du papier, des couleurs et des matrices, puis disposer d’un peu de temps pour échanger.
Au moment d’acheter une estampe, il est utile d’interroger l’artisan ou le vendeur sur sa provenance, son papier et sa méthode d’impression. Une pièce artisanale présente généralement une texture particulière, des couleurs qui ne sont pas excessivement vives et de légères variations entre les exemplaires.
La perfection mécanique ne doit donc pas être le seul critère de qualité. Acheter directement auprès d’un artisan, lorsque cela est possible, permet de soutenir ceux qui maintiennent le savoir-faire. Il convient également de demander l’autorisation avant de réaliser un portrait, de ne pas perturber le travail et d’éviter une négociation excessive du prix.
Pour choisir un objet porteur de sens plutôt qu’une décoration anonyme, les voyageurs peuvent consulter notre sélection de souvenirs du Vietnam à rapporter et des lieux où les acheter. Une estampe de Đông Hồ devient d’autant plus précieuse que son propriétaire comprend son motif et connaît son origine.
Faut-il intégrer Đông Hồ à un voyage dans le Nord du Vietnam ?
Depuis le centre de Hanoï, le trajet vers le village de Dong Ho demande généralement entre une heure et une heure trente, selon le point de départ et la circulation.
Il est possible d’y consacrer une demi-journée. Toutefois, une journée complète offre un rythme plus agréable si l’on souhaite rencontrer un artisan, comprendre le processus de fabrication et découvrir un autre aspect du patrimoine de Bắc Ninh.
Đông Hồ s’adresse particulièrement aux amateurs d’art populaire, aux familles qui souhaitent proposer une activité manuelle aux enfants et aux voyageurs qui connaissent déjà les sites incontournables. Le village correspond également à l’esprit du slow travel, puisque l’intérêt de la visite réside davantage dans l’observation et la conversation que dans le nombre de lieux parcourus.
Les semaines précédant le Têt possèdent une signification particulière, car elles rappellent le lien historique entre les estampes et le Nouvel An lunaire. Cette période n’est toutefois pas la seule possible. Le village peut être découvert à d’autres moments de l’année, à condition d’organiser la rencontre en amont.
Mieux vaut également éviter d’accumuler plusieurs villages artisanaux au cours de la même journée. Une expérience culturelle gagne à laisser suffisamment de temps aux échanges. Đông Hồ peut notamment être associé à la découverte des différents lieux où écouter le Quan họ à Bắc Ninh. L’un raconte la mémoire du Kinh Bắc à travers les images, tandis que l’autre la transmet par le chant.
Les voyageurs qui ne disposent pas du temps nécessaire pour se rendre au village peuvent rechercher des collections d’art populaire dans les musées ou les espaces culturels de Hanoï. Les œuvres exposées pouvant changer, il est préférable de vérifier la programmation avant la visite. Lors d’un achat en ville, il convient également de demander l’origine de la pièce, car tous les objets portant un motif de Đông Hồ ne sont pas imprimés artisanalement dans le village.

Quand une feuille de papier préserve la mémoire d’un village
La reconnaissance de l’UNESCO offre à Đông Hồ une nouvelle visibilité en 2026. Pourtant, l’avenir de cet artisanat dépend toujours des personnes qui le pratiquent, de celles qui souhaitent l’apprendre et de la manière dont le public choisit de l’aborder.
Visiter Đông Hồ ne devrait pas consister à ajouter une étape supplémentaire à une liste de lieux à voir. C’est une occasion de ralentir, d’observer les couches de couleur et de comprendre que derrière un objet apparemment modeste se trouve l’histoire d’une communauté.
Pour les voyageurs souhaitant découvrir le Vietnam autrement, Alluvion Travel peut intégrer une rencontre avec les artisans de Đông Hồ à un itinéraire sur mesure dans le Nord du pays. Lorsque l’on prend le temps d’écouter et d’échanger, l’estampe rapportée du voyage n’est plus seulement un souvenir. Elle conserve aussi la mémoire de la personne qui l’a créée.





